Crise de surproduction de pommes de terre en Europe : pourquoi les agriculteurs tirent la sonnette d’alarme

Notez cet article !

Une montagne de pommes de terre devant l’Assemblée nationale, des agriculteurs qui les distribuent gratuitement sur les autoroutes… Ces images frappent. Et derrière ce geste choc, il y a une réalité beaucoup plus dure : produire coûte aujourd’hui parfois plus cher que donner ou laisser perdre. Alors, que se passe-t-il exactement sur le marché européen de la pomme de terre pour que les agriculteurs en arrivent là ?

Une récolte record… qui tourne au casse-tête

Sur le papier, l’histoire ressemble à une bonne nouvelle. Les champs ont bien donné, la météo a plutôt joué en faveur des cultures, et les rendements ont explosé. En Allemagne, par exemple, les agriculteurs ont réalisé leur meilleure récolte de pommes de terre depuis près de vingt-cinq ans. En France, les surfaces cultivées ont augmenté d’environ 10 %, ce qui a gonflé les volumes disponibles.

Résultat, dans les quatre grands pays producteurs de l’Europe du Nord-Ouest (France, Allemagne, Belgique, Pays-Bas), la production totale approche désormais les 30 millions de tonnes. C’est environ 10 % de plus en une seule année. Sur le terrain, cela veut dire des hangars pleins, des silos saturés, et des montagnes de pommes de terre qui attendent preneur.

Le problème ? La demande, elle, ne suit pas au même rythme. L’offre explose, mais les débouchés, surtout industriels, se tassent. Et quand l’offre dépasse largement la demande, les prix plongent.

Pourquoi les pommes de terre ne trouvent plus preneur ?

Vous pourriez vous dire : « Mais enfin, tout le monde mange des frites, des chips, de la purée… Où passent donc toutes ces pommes de terre ? » En réalité, ce n’est pas la consommation quotidienne des particuliers qui est en cause. C’est surtout le marché industriel et les échanges internationaux qui se grippent.

D’abord, le secteur des frites surgelées, très important pour la filière, a marqué un coup d’arrêt. Les droits de douane américains ont augmenté, ce qui renchérit les produits européens exportés vers ce marché. En parallèle, un euro plus fort que le dollar coupe l’élan des ventes européennes à l’étranger. Vendre loin devient moins rentable.

Ensuite, la concurrence internationale s’est nettement durcie. Des pays comme la Chine, l’Inde, l’Égypte ou la Turquie accélèrent dans la transformation de la pomme de terre. Les exportations de frites congelées chinoises et indiennes vers leurs pays voisins auraient été multipliées par dix en deux ans. Dans le même temps, les exportations de l’Union européenne reculent, avec des baisses pouvant atteindre environ 6 % pour certains grands exportateurs.

Résultat concret : les usines européennes tournent moins vite, elles achètent moins de volume ou négocient plus dur. Et ce sont les producteurs, au bout de la chaîne, qui encaissent le choc.

Des prix qui s’effondrent, des revenus qui fondent

Pour beaucoup d’agriculteurs, la pomme de terre n’est plus un levier de revenu mais une source d’angoisse. Sur une partie des volumes, les prix sont fixés à l’avance grâce à des contrats passés avec l’industrie. En France, on estime qu’environ 80 % des volumes destinés à l’industrie sont contractualisés. Cela sécurise un minimum de prix, en théorie.

Mais lorsque le marché est saturé, cette sécurité se fissure. D’une part, les industriels signent moins de contrats, ou sur des durées plus courtes. D’autre part, les prix proposés dans ces contrats baissent nettement. En 2026, par exemple, une tonne de pommes de terre de variété Fontane, très utilisée pour les frites, se négocierait autour de 130 euros. Un an plus tôt, elle se vendait plutôt près de 180 euros la tonne. Une chute d’environ 25 %.

Sur le marché libre, c’est encore plus brutal. À la fin de l’année 2025, des cours extrêmement bas ont été signalés. Dans certains pays, on parlait de prix allant de 0,50 à 4 euros pour 100 kg. À ces niveaux-là, chaque tonne vendue peut faire perdre de l’argent au producteur, une fois les coûts de semences, d’engrais, d’énergie et de stockage pris en compte.

Dans ce contexte, certains agriculteurs préfèrent symboliquement donner leurs pommes de terre plutôt que de payer pour les stocker. Cela choque l’opinion, mais pour eux, c’est parfois le moindre mal.

💬

Une crise passagère… mais un signal très fort

Les experts de la filière parlent d’une crise surtout conjoncturelle. La demande mondiale en produits à base de pommes de terre continue, en réalité, d’augmenter à long terme. De nouvelles usines sont en construction, notamment dans le nord de la France, pour transformer davantage de pommes de terre en frites surgelées. Une usine a même déjà ouvert près de Dunkerque, avec une capacité initiale de plus de mille tonnes de frites par jour.

Le paradoxe, c’est que les agriculteurs ont produit dès 2025 des volumes que la filière n’absorbera vraiment qu’aux alentours de 2030, quand toutes ces nouvelles capacités industrielles tourneront à plein régime. Ils sont donc en avance. Trop en avance. Et ce décalage temporel provoque aujourd’hui cette tempête sur les prix.

Pour la filière, le risque n’est pas tant une disparition à long terme qu’une perte de confiance immédiate. Quand une culture ne paie plus, des agriculteurs peuvent décider de réduire fortement leurs surfaces. Certains pourraient même abandonner la pomme de terre pour se tourner vers d’autres cultures moins risquées. Cela fragilise l’ensemble de la chaîne, de la coopérative locale jusqu’aux grandes usines.

Pourquoi les agriculteurs tirent la sonnette d’alarme maintenant

Le moment est crucial car la période des semis approche, généralement entre mars et avril. C’est là que se décide la future récolte. Planter plus, moins, ou différemment. Investir dans une nouvelle campagne, ou lever le pied. Les signaux envoyés par les organismes de producteurs et les interprofessions sont clairs : il faut réfléchir, calculer, ne pas se lancer les yeux fermés.

Pour beaucoup d’exploitations, la pomme de terre est une culture exigeante. Elle demande du matériel spécifique, des investissements forts, beaucoup de travail. Si le prix ne couvre plus les coûts, c’est tout l’équilibre économique de la ferme qui vacille. D’où ces actions spectaculaires, ces distributions gratuites, ces montagnes de tubercules déposées devant les parlements. Ce n’est pas du gaspillage par provocation. C’est un cri de détresse et une façon de rendre visible une réalité devenue invisible dans les rayons des supermarchés.

Les agriculteurs réclament une meilleure régulation entre l’offre et la demande, plus de stabilité dans les contrats, et une prise en compte plus forte des coûts de production. Ils dénoncent aussi les effets de certains accords de libre-échange, qui ouvrent davantage le marché européen à des produits transformés venus de pays où les charges sont parfois plus faibles ou les normes différentes.

Et pour vous, consommateur, qu’est-ce que cela change ?

Dans votre quotidien, vous ne voyez peut-être pas immédiatement la différence. Le prix du kilo de pommes de terre au détail ne suit pas toujours la même courbe que celui payé à l’agriculteur. Parfois, les promotions s’enchaînent, parfois les étiquettes restent stables pendant que les producteurs souffrent en silence.

Cependant, cette crise pose une vraie question : quel modèle agricole voulez-vous soutenir ? Des pommes de terre locales, produites par des fermes européennes qui investissent dans la qualité, la traçabilité, la transition écologique. Ou des produits importés, parfois moins chers, mais dont vous connaissez moins bien les conditions de production.

À votre échelle, vous pouvez choisir d’acheter plus souvent des pommes de terre de saison, d’origine clairement identifiée, ou de privilégier les produits transformés fabriqués en Europe. Ce n’est pas la solution miracle, loin de là. Mais c’est un geste cohérent avec les difficultés que vivent ceux qui cultivent ces tubercules que nous consommons plusieurs fois par semaine sans même y penser.

Au fond, cette crise de surproduction n’est pas seulement une histoire de chiffres et de tonnes. C’est un rappel brutal : derrière chaque barquette de frites et chaque sac de pommes de terre, il y a des choix politiques, des échanges internationaux… et surtout des hommes et des femmes qui veulent simplement vivre de leur travail sans avoir à déverser le fruit de leur récolte sur le bitume.

Laura Delaunay
Laura Delaunay

Laura Delaunay est journaliste culinaire spécialisée en gastronomie turque et cuisines du Levant. Diplômée de l’Institut Paul Bocuse en arts culinaires et management de la restauration, elle a travaillé plusieurs années dans des restaurants stambouliotes réputés de Karaköy et Beyoğlu. Passionnée par les liens entre recettes familiales et histoire des quartiers d’Istanbul, elle s’intéresse autant aux techniques de cuisson traditionnelles qu’aux nouvelles tendances food. Sa spécialité éditoriale : raconter la culture d’un plat à travers ses produits, ses gestes et les lieux qui l’entourent. Elle écrit sur Royal Istanbul 27 pour partager une approche authentique et accessible de cette gastronomie au quotidien.

Articles: 4

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *